Annonces, livres, stages…

  • A l'occasion de la mort de Patrick Rivière

    À l’occasion de la mort de Patrick Rivière Nature morte aux tulipes illets et livres

    L’annonce de la mort d’un homme est toujours un moment d’arrêt dans la vie qui nous porte à réfléchir sur le sens de celle-ci. La mort d’un alchimiste amène évidemment une réflexion particulière puisque l’alchimie est connue pour promettre, au propre ou au figuré, l’éternité ou au moins une longue, très longue vie (Artéphius : 1000 ans…).
    Il est évident que l’on ne va pas juger la qualité de l’alchimiste sur le nombre de ses années ou sur sa santé, la réussite, même à ce niveau est une chose mondaine qui n’a pas de valeur dans le monde de la spiritualité. Les grands guides ne sont d’ailleurs pas toujours de bons exemples, ainsi Paracelse meurt à 48 ans.
    Mais la mort d’un alchimiste est tout de même un rappel sur cet art qui a fait plus de catastrophes que de réussites. Oui, l’alchimie compte un très grand nombre d’échecs par empoisonnements (empoisonnements aux métaux lourds, empoisonnement des reins, maladie de Kreuzfeld-Jacob…), ruines, dépressions suicidaires &c… et la pierre tombale est parfois le lieu privilégié pour méditer sur les promesses de la pierre philosophale…
    À ce stade, je dois sans doute préciser que je n’ai pas connu Patrick Rivière et que cet article n’est pas un hommage ni un jugement sur son existence d’alchimiste, mais sa mort est l’occasion d’une réflexion d’ordre général.

    Vanite au cra ne et pot de the riac se bastien stoskopff

    Il est certain que certaines pierres sont extrêmement puissantes sur le plan de la régénération physique, avec des effets psychologiques en conséquence, et que les transformations (purification, régénération, alignement sur un mode de fonctionnement organique naturel…) peuvent être extrêmement douloureuses (sur le plan physique, Paracelse en parle quand il administre La Pierre à un malade), et parfois fatales.
    Examinons un peu le problème.

    D’abord, on ne peut que déplorer que l’essentiel de la littérature alchimique, s’il arrive qu’elle soit le travail d’un auteur compétent - et c’est plus rare qu’on ne le pense -, soit consacrée à la fabrication de la pierre, et néglige totalement la mise en forme galénique et la prescription (façon de la préparer pour l’absorption et dosage). Les auteurs les plus bavards résument souvent la prise de cette pierre par une dissolution dans de l’alcool (vin ou spiritueux), et, ayons confiance et jetons nous dans le vide… Si la pierre en question a quelque vertu, il est évident que sa prise doit se faire dans les règles de l’Art et que compter sur la providence est un pur suicide.

    J’ai étudié un texte portant sur la manière très complexe pour absorber la pierre des ossements obtenue par calcination solaire (pour ceux que ça intéresse, Stéphane Barillet a publié ce texte dans son « Grand Œuvre Alchimique », je cite ma source), procédé que j’ai retrouvé en détail - fabrication, prise, et même effets produits ! -, dans le livre du prophète Ezechiel). Le procédé pour prendre la pierre obtenue (qui est assez facile à faire, c’est à son propos que Fulcanelli dit qu’« une petite journée suffit ») est très complexe et extrêmement dangereux, notamment parce qu’il implique la consommation dans la totalité de ses urines pour réintégrer la liqueur évacuée dans la miction. Je crois d’ailleurs que l’auteur du texte n’a pas lui-même pu finir le travail et ce sont peut-être ses héritiers qui l’ont fait connaître. J’ai travaillé à tous les aspects de cette ascèse pour tester le process avant que de tenter l’expérience (j’avais à ce moment les conditions de vie parfaites pour sa réussite) et je suis content d’avoir trouvé une mise en forme de la pierre qui la rendait moins dangereuse. Néanmoins, l’expérience fut périlleuse et une régénération importante du corps a nécessité la présence constante de ma partenaire très compétente en matière de santé, et de mon binôme en alchimie lui-même très avancé en matière de médecine alchimique (et d’ailleurs rescapé d’une dépression suicidaire causée par son travail alchimique). Si mon corps a passé avec un succès appréciable des épreuves douloureuses, mon état psychique a été fort mis à l’épreuve et je comprend que plus d’un aient interrompus la retraite, ou se soient suicidés (c’était le cas à ce moment d’un collègue alchimiste, Patrice Partamian, ce qui m’avait quelque peu fait réfléchir…). Je sais de cette expérience que l’alchimie tient ses promesses, mais qu’un peu de méthode s’impose.

    Il y a dans le corpus Fulcanelli une phrase malheureuse, peut-être due à la plume d’un auteur mineur de cette compilation magistrale, peut-être un ajout de Canseliet lui-même (Eugène Canseliet, à qui l’on doit l’édition de cette encyclopédie alchimique). Cette phrase affirme que « l’alchimie ne s’apprend pas ». L’alchimie, dans les fantasmes délirants qu’elle provoque chez ses adeptes les plus irrationnels et les plus nombreux échapperait-elle aux règles auxquelles sont soumises toutes les autres sciences ? mêmes les plus métaphysiques ? Il est certain qu’étudier un domaine de la connaissance ne fera pas de vous un Maître mais cela vous donnera les moyens de le devenir. En alchimie, il est évident qu’apprendre la science d’Hermès avec un guide compétent et pédagogue est une chance qui vous permettra de devenir un artiste si vous le pouvez. Il est évident que si l’alchimie « ne s’apprend pas », c’est parce qu’elle manque de professeurs, et non pas parce qu’elle échappe aux lois communes… L’alchimie est un objet de rêveries, certes, mais devenir alchimiste demande méthode et rationalité.
    Cette présomption vient de cette autre expression peu réfléchie qui prétend que « l’expérience spirituelle est indicible ». Je m’oppose fermement à cette affirmation qui n’est qu’un aveu d’impuissance ou de manque de réflexion. L’expérience spirituelle se décrit avec des mots comme toute chose que l’esprit conçoit, il faut cependant qu’il existe un vocabulaire. L’expérience spirituelle est comparable à une expérience sensorielle. On sait dire « je me suis brûlé », le dire ne va pas transmettre l’expérience, mais le vocabulaire général nous permet de faire comprendre ce qui nous ait arrivé. Le frisson de l’expérience spirituelle (« frisson » ou autre chose) demande le développement d’un vocabulaire qui a été négligé et que l’on doit créer. Pour prendre un autre exemple (un peu pénible, pardonnez-moi), si un jeune enfant est victime d’un viol et qu’il ne le dit pas, c’est parce qu’il n’a pas de mots pour le dire, c’est en tous cas ce que des adultes qui sont passés par là m’ont rapportés. Il est très difficile de décrire une chose dont le cerveau n’a pas prévu de mots pour la décrire.
    Ainsi, ces manques de vocabulaire adapté à l’enseignement de l’alchimie, et à la description de l’expérience spirituelle font défaut et sont seuls responsables de l’état pitoyable de la pédagogie en alchimie, et donc du faible taux de réussite.

    Mais revenons à la vie et la mort des alchimistes…
    J’ai beaucoup progressé en alchimie depuis que j’ai mis l’aspect thérapeutique au premier plan. En effet, lorsque j’étais élève aux Philosophes de la Nature (LPN), on ne parlait que très peu des possibilités thérapeutiques de l’alchimie bien que certains membres avancés avaient occasionnellement réussi quelques guérisons spectaculaires. Il était en fait quasiment défendu de développer cet aspect pour ne pas avoir d’ennuis avec l’ordre des médecins. Du coup, les connaissances en matière de médecine alchimique étaient minimes, voire minables, et négligées. Cet état de fait augmentait encore la séparation admise communément entre le corps et l’âme. Le but de l’alchimie restait cantonné à l’ « âme ». Or l’étude de la santé (physique) montrera à quel point corps et âme sont non-seulement liés, mais ne sont peut-être que des expressions différentes de la même chose. Chez les disciples de Canseliet (qui était plus un gourou qu’un alchimiste et dont les réalisations dont il fait état sur sa propre santé sont ridicules), la médecine n’existait tout simplement pas (à part chez Patrice Partamian et quelques autres qui s’intéressaient à la spagyrie, art méprisé dans cette école).
    L’intérêt pour la médecine alchimique viendra plus tard avec le développement des médecines alternatives et de l’écologie, ainsi que grâce aux publications d’Éric Marié, merveilleux thérapeute paracelsien.

    De mon côté, je donne un cours de spagyrie dans une école de naturopathie (EPSN, Lausanne), et la fréquentation de thérapeutes m’apporte énormément dans le développement de la technique alchimique et la connaissance du corps humain. Je développe un vocabulaire qui me permet de mieux concevoir et exprimer la spiritualité par l’alchimie, et je m’évite des empoisonnements ou des dépressions dues à mes expériences.
    L’alchimie a tout à gagner à être hissée au rang des médecines holistiques naturelles traditionnelles, et la spiritualité aussi… C’est peut-être une « vanité » quelque part que de considérer l’alchimie comme un art supérieur à la vie, supérieur à la pédagogie, une sorte de connaissance surhumaine… C’est sans doute le malheur de nombreux alchimistes qui n’ont que l’isolement mental pour se réfugier au lieu de considérer cette science merveilleuse comme les autres arts libéraux, la médecine au premier plan.

    Alors Patrick Rivière, je ne t’ai pas connu, mais je te doit au moins cet article sur la vie et la santé chez les alchimistes. Bon voyage à toi !

    Matthieu Frécon, Sarreyer, 22 janvier 2021.

    Nature morte au livre et au sablier anonyme xvii s


    Nature morte aux livres, tulipes, et œillets, Luis de Melgar, 1685
    Vanité au crâne et pot de thériac, Sébastien Stoskopff, 1627
    Nature morte au livre et au sablier, anonyme XVII° s.

    extraits de La nature morte française au XVII° siècle, par Florence Thiéblot et Eric Coatelem

  • Un laboratoire spagyrique dans une distillerie coopérative ?

    Un laboratoire spagyrique dans une distillerie coopérative ? Cornue jb

    Vous savez que dans le domaine de la spagyrie (alchimie), mes pratiques personnelle et professionnelles sont très intimement liées. Vous savez aussi que mes activités de spagyriste et de distillateur (spiritueux et PPAM) sont également indissolublement liées. Les possibilités des unes enrichissent les autres, les contraintes deviennent des atouts, et le résultat est un fonctionnement général cohérent qui évite les fractures communes entre son métier et ses passions, entre la vie spirituelle et la vie matérielle. Le cadre de tout cela est une ferme (culture et transformation de plantes).
    Depuis 2017, cette ferme est perchée dans les montagnes du Valais (Suisse), je ne vous en fait pas plus longtemps la description, vous connaissez Edelweiss Distillerie

    Belles plantes alambicPeut-être êtes-vous déjà venu chez nous à l’occasion de stages distillation ou spagyrie. Vous avez pu voir le laboratoire de spagyrie, et l’utiliser… Il arrive que des collègues alchimistes ou d’anciens stagiaires viennent et utilisent le lieu et le matériel pour travailler quand ils ne le peuvent pas chez eux. Ce partage s’intègre dans une habitude de solidarité fraternelle dans le milieu alchimiques : les mieux installés aident souvent les nouveaux venus, les "bons plans" de matériel sont partagés, et les laboratoires sont transmis gracieusement au départ de l’un de nous comme cela vient d’arriver avec le laboratoire de notre vieil ami Joël Bruno que sa famille nous a fraternellement confié et qui est déjà en partie redistribué, et en partie utilisé ici. J’avais déjà dans un article précédent fait état d’un labo qu’un ancien membre des Philosophes de la Nature (LPN) m’avait confié, puisqu’il ne pensait plus l’utiliser ( https://www.atelier-spagyrie.ch/blog/voyages/fab-lab-spagyrique.html ). Le projet d’alors, « FabLab Alchimique » s’est tranquillement concrétisé et le projet d’aujourd’hui devrait en être l’aboutissement.

    Nous ouvrons notre lieu et matériel à une coopérative destinée aux professionnels et aux amateurs dans les domaines de la distillation (spiritueux et plantes aromatiques), de la transformation (cosmétiques &c…) et de la spagyrie. Le matériel et les locaux devront être améliorés pour pouvoir être partagés et les laboratoires pourront être mis à disposition de spagyristes amateurs ou professionnels (en Suisse, il existe de nombreux laboratoires de spagyrie distribuant leurs élixirs dans les pharmacies, drogueries &c…).Alchimie sur fond ve ge tal

    Si vous êtes intéressé par ce projet pour y participer, ou pour vous en inspirer (les formes de collectivismes sont appelées à se développer pour survivre dans un monde de plus en plus déshumanisé qui nuit aux relations sociales et humaines), je vous mets le projet ici : Distillerie coope rative de bagnes 18 01 2021 re vise le gerdistillerie-coope-rative-de-bagnes-18.01.2021-re-vise-le-ger-.pdf (3.98 Mo) .
    Ce projet ne s’adresse d’ailleurs pas qu’aux suisses et vous pouvez participer depuis France ou ailleurs… N’hésitez pas à me contacter pour en discuter !
    L’Assemblée constitutive se tiendra samedi 30 janvier par ZOOM (pour participer, il vous faut m’écrire rapidement pour avoir les codes - matthieu.distilation@protonmail.ch). Je vous tiendrai au courant de la suite des évènements.

    À bientôt ! et n’oubliez pas que l’on est nombreux à avoir envie de se retrouver et de partager ! Plan de travail solaire

    Matthieu, Sarreyer, 26 janvier 2021

  • Fab-Lab Spagyrique

    La solidarité chez les disciples d’Hermès
     

    Laboratoire lpn


    Mes amis savent que je pense depuis quelques temps à ouvrir un laboratoire d’alchimie pour le partager avec mes proches (amis, stagiaires…) et mettre à disposition du matériel qui n’est pas toujours facile de disposer chez soi.

    Ce projet ne se fera pas dans un premier temps à Edelweiss Distillerie, en Suisse, mais en Bourgogne dans la maison qui a accompagné mes premiers travaux alchimiques à l’époque des Philosophes de la Nature (LPN).

    Pendant l’installation de ce Fab-Lab Spagyrique, un ancien collègue de LPN m’a proposé le don de son labo qu’il n’utilise plus depuis des années… C’est un très beau labo quasiment complet équipé à la façon typique de LPN. C’est assez différent de ce que j’utilise maintenant puisque je préfère aujourd’hui un matériel plus léger avec lequel je travaille surtout en extérieur et au soleil, mais l’installation préconisée par LPN reste très utile et très précieuse.

    Je propose donc de mettre en route cette installation qui servira aux stages spagyrie/alchimie, à une petite production personnelle ou collective, et enfin, sera utile aux proches qui auront besoin d’un lieu occasionnel et champêtre pour travailler aux fourneaux ou aux ballons…

    On n’attends plus que Marc-Gérald (pour les plus jeunes, Marc-Gérald Cibard était le spécialiste de l’aide à l’installation des laboratoires à l’époque de LPN) pour nous animer un atelier d’alchimie selon LPN (et aussi quelques volontaires pour faire quelques petits travaux de remise en état des lieux…)…

    Merci Dominique pour nous rappeler que la solidarité et la générosité sont toujours vivantes chez les disciples d’Hermès !

    Vous trouverez dans l’agenda de www.devenir-distillateur.com les dates proposées pour ces ateliers (prévues pour le printemps).
     

    Matthieu Frécon, Saunière, Octobre 2018.

     

  • Deux livres écrits par 2 femmes alchimistes

    L'alchimie est-elle vraiment un travail de femme ?

    Pour les nouveaux venus dans l'arène, je dois expliquer que ce titre énigmatique n'est pas une simple remarque phallocrate sorti de mon esprit aviné (ce n'est pas vrai, il n'est pas aviné : je ne bois que de l'Absinthe, de la Fée Verte)… Il s'agit en fait de la citation de l'un des adages préférés des amateurs de l'Art Royal : L'alchimie est un travail de femme et un jeu d'enfant.
    Alors pour ce qui est des enfants et de leurs jeux, des grands enfants être précis, j'en ai connu bon nombre dans les nobles assemblées philosophiques que j'ai fréquentées, mais des femmes, dans ce microcosme alchimique, ça ne coure pas les rues… Pourtant, l'imaginaire alchimique regorge de reines, de déesses, et de compagnes d'alchimistes auxquelles ces messieurs doivent tout, forcément… (Mais en fait, Pernelle Flamel, la femme de Nicolas, est la seule qui soit vraiment connue). Les textes offrent une érotique alchimique remarquée par tous, de Jung à Crowley en passant par Jean Dubuis (Que son âme me pardonne cette amicale facétie…). Mais là encore, ce sont de virils serviteurs de notre philosophie qui s'expriment (Et c'est encore mon cas d'ailleurs… Mais qu'y puis-je ?).
    Alors où sont-elles ces travailleuses élues d'Hermès ?

    Un jour, plaisantant avec l'un de mes compagnons de cornues et de fourneaux, un fort mâle comme moi, je lui suggérais cette explication : "En alchimie, on est tout le temps en train de faire la vaisselle, ça doit sans doutes venir de là l'expression !" Lui, beaucoup plus pragmatique que moi (je veux dire qu'il avait beaucoup plus de succès que moi auprès de l'objet de notre discussion) préférait penser que "non, l'alchimie est un travail de femme parce qu'il faut beaucoup d'amour pour être alchimiste" (et toute plaisanterie à part, c'est évidemment lui qui avions raison…).
    Sinon, il y a une multitude d'explications plus où moins techniques, plus ou moins alambiquées, qui servent toujours à nourrir les longues soirées entre alchimistes (Mais encore une fois, ce n'est pas vrai, ce qui nourrit les alchimistes en salon en fait, c'est encore les femmes !). Mais ces explications ne répondent pas à cette question typiquement masculine : les alchimistes, où sont-elles !?

    Et bien, si l'on regarde la littérature alchimique, ça va être vite vu, et vite lu, parce que avant le XX° siècle, des écrivaines de l'Art Royal, il n'y en a pas. Et en France, au XX°s., il y en a deux. Ça ne nous fait pas beaucoup !
    Et bien au moins, ça nous changera parce que des livres d'alchimie écrits par des hommes, il y en a vraiment beaucoup, beaucoup trop pour moi, et en plus, ils ne sont pas toujours très agréables à lire (de vraiment agréable à lire, je n'en connais qu'un, et comme il est anonyme, avec un peu de chance c'est une femme qui l'a écrit ! c'est La Nature Dévoilée - autrement nommée La Chaine d'Or d'Homère - qui fut écrit dans l'Allemagne rosicrucienne du XVIII° s.).

    Ces deux femmes alchimistes et écrivains sont Vivianne le Moullec, qui est une druidesse spagyriste et qui pratique et enseigne de nos jours dans les forêts de Bretagne, et Irène Hillel-Erlanger, qui fut scénariste aux débuts du cinéma et qui participait largement à l'avant-garde artistique aux côté de Aragon, André Breton, Tristan Tzara, Germaine Dulac &c… &c…
    Ces deux femmes ont écrit chacune un livre de leur pratique alchimique, et ces deux livres ont (évidemment !) quelque chose qui manque à tous les autres : un charme et une chaleur particulière (remarque facile…), et aussi une méthode particulière (les femmes seraient-elles plus douées pour la pédagogie ? c'est là qu'il faut tendre l'oreille !).

    Viviane à écrit un manuel pratique très chaleureux sur la fabrication des élixirs spagyriques végétaux. Le genre "la spagyrie pour tous, sans complexe et sans laboratoire". La pratique est facilité par un style que les américains (qui sont de grands pédagogues eux aussi) appellent "pedestrian" et que je traduis par "style discussion en balade". Viviane parle à la première personne (comme nous-même voyez-vous) de son expérience, sans flonflons. À la lecture, on a tout de suite l'impression de se retrouver assis à ses côtés autour d'un petit camping-gaz dans le jardin en train d'essayer de calciner des plantes, ou dans la maison le soir autour d'une tasse d'infusion en train de parler de nos petits bobos et comment les soigner avec les plantes et la spagyrie.
    Ce n'est pas chez Canseliet qu'on serait reçu comme ça…
    Le livre de Viviane est un manuel du genre "faites-le vous-même" qui se lit comme un livre de cuisine plein de petites anecdotes ou comme "La Hulotte" (ou comme "L'Alambic, l'art de la distillation" d'après ce qu'on dit…). Un livre que l'on peut comprendre même si l'on n'a pas de matériel, et même sans avoir passé de longues veillées studieuses avec un dictionnaire grec-égyptien sur les genoux pour essayer de comprendre le jargon hermétique… Et ça marche ! Je connais bon nombre de ses lecteurs qui peuvent raconter les joies qu'ils ont obtenus de la pratique facile de ce petit bouquin :-)
    Vous êtes un virtuose de la littérature alchimique qui résout milles rébus et autant d'énigmes fabuleuses mais qui garde toujours un arrière-petit goût amer en bouche, un petit sentiment de déception et de découragement quand il s'agit de sortir les ballons ? Alors faites-vous plaisir : achetez "Les Elixirs floraux de Viviane" et avec quelques bocaux, un peu de gnôle et quelques touffes de mauvaises herbes vous passerez le meilleur week-end de toute votre vie d'alchimiste !

    La seule chose que je reproche à Viviane, et c'est à mon avis impardonnable pour une bretonne, c'est qu'elle préfère le rhum au calva pour son travail… Mais c'est peut-être une tradition familiale ? Une famille de marins ?

     Notre seconde alchimiste est Irène Hillel-Erlanger, auteure d'un merveilleux petit roman écrit dans le style dada : les Voyages en Kaléidoscope paru en 1919. Son style et le but qu'elle se propose d'atteindre sont très très différents de celui de Viviane le Moullec. Irène était une artiste de la belle époque, issue d'une famille juive orientale très bourgeoise et très intégrée dans la culture artistique française de son époque. Son salon accueillait les dadaïstes et les surréalistes, Aragon et Jarry chroniquaient ses poèmes… Enfin, elle fut l'associée et la partenaire de travail de Germaine Dulac, qui fut l'une des premières cinéastes françaises.
    Dans un style très cinématographique, qui emprunte aussi aux fantaisies typographiques et cryptographiques des dadaïstes de l'époque (1), Irène a composé ce petit roman insigne, poétique, et symbolique que les alchimistes ont remarqués parce qu'il est cité dans Fulcanelli, dans une ligne probablement ajoutée par Canseliet (Merci Eugène !, une fois n'est pas coutume !) aux manuscrits qu'il a rassemblé sous ce patron

    yme générique - Ceux qui me connaissent noteront que ce n'est pas souvent que je fais l'éloge de Canseliet !

    Alors qu'y a t-il de si original, créatif et abouti dans ces "Voyages" ?
    Et bien, outre sa forme littéraire elle-aussi originale pour un manuel hermétique, c'est peut-être le premier livre alchimique à développer un aspect totalement négligé par la littérature classique : Il traite des étapes psychologiques traversées par l'étudiant dans son développement. C'est probablement le seul livre qui décrit avec autant de précision les problèmes et les états d'âme traversés par l'alchimiste : problèmes d'égo, problèmes posés par les rapports avec la société… C'est le journal intime d'un alchimiste en pleine mutation, c'est son thermo-maitre émotionnel.
    Le travail lui-même, les procédés, les matières &c… ne sont pas absents et le symbolisme et les codes classiques de la littérature du genre abondent dans un décorum très oriental (les Hillel-Manoach viennent de l'Empire Ottoman, n'oublions pas). D'après ma lecture, le travail suit une voie classique ancienne dont on trouve des traces dans le livre du prophète Ezéchiel qui consiste en une calcination solaire d'une matière métallique, ici la galène (aujourd'hui c'est plutôt plutôt son cousin - l'antimoine - qui est à la mode). La matière est calcinée par les rayons lumineux concentré par un jeu de loupes (d'où le Kaléido et le cinéma). Cette voie est restée très secrète jusqu'aux publications de Stéphane Barillet il y a quelques années (mais depuis, tout le monde y a tâté, merci Steph !). Canseliet suggère la galène par une analyse graphique du titre qui dessine un mot composé de Kale (le début de kaléidoscope) qui est intercepté par le "en" de voyages en kaléidoscope et qui donne donc : Kalen. J'avais moi-même trouvé une anagramme dans la définition de l'une des protagoniste de l'histoire, Véra "l'inégalable" (la "galène habile") qui correspond bien à la fonction de la comtesse Véra. Le livre est truffé de ces anagrammes, et autres codes. J'ai même trouvé un rébus en ritournelle (la ritournelle est une octosyllabe qui se finit -se retourne- en L. Les titres de Fulcanelli sont des ritournelles par exemple. Elles révèlent des rébus. Eux-mêmes restent souvent énigmatiques…) !
    La "recette" elle-même, si elle est assez claire pour celui qui la connait, n'est que secondaire dans l'œuvre : en effet, l'alchimie étant une histoire d'artiste (et de femmes !), la recette disparait souvent dans la créativité du cuisinier qui l'arrange à sa sauce, parce que chacun a ses goûts et chacun a son destin… Le plus important dans ce journal intérieur, c'est qu'il peut nous aider à nous repérer dans notre propre aventure alchimique, que l'on suive cette voie ou une autre.
    L'ambiance des Voyages est très orientale, comme toute notre alchimie d'ailleurs… On y trouve aussi de la Kabbale et de la mystique juive, bref, les origines séfarades d'Irène comptent plus que ce qu'affirme un certain commentateur mâle et franco-français qui ne peut voir dans notre héroïne qu'une disciple de Fulcanelli ("who else?" dirait l'évidence de la médiocrité). En fait, les ancêtres d'Irène ont toujours été plus ou moins proches du pouvoir ottoman, côté banque surtout. J'aime à rêver d'une petite tradition familiale discrète qui aurait compté, entre deux rabbins, un médecin ou un trésorier qui se souvenaient d'une certaine façon de voir le monde à travers ce que la petite Irène appellera en son temps le "Kaléidoscope"… D'ailleurs, le livre est, comme très souvent dans les livres d'alchimie un mélange désordonné de procédés littéraires, d'images et de narration : il faut prendre ce que l'on trouve, il faut chercher un peu plus, mais il faut accepter que les codes ne vont jamais au bout de leurs promesses, parce que ce livre est comme une discussion un peu décousue : il est vivant, passionné, et l'on passe facilement du coq à l'âne…
    C'est un petit chef-d'œuvre récréatif et très touchant, et aussi très profond.

    Irène Hillel-Erlanger mourra brutalement quelques mois après la publication, à l'équinoxe du printemps 1920. Son fils, Philippe Erlanger, n'est pas connu pour avoir perpétué la tradition alchimique familiale, mais pour avoir fondé le festival de Cannes. Plus tard, un certain Eugène Canseliet, déjà maitre dans l'art de la mystification de l'histoire de l'alchimie de son époque fera courir le bruit qu'Irène mourut empoisonnée à la suite de la publication de ce livre "qui en disait trop" et surtout dont la dédicace "révélait trop clairement l'identité de son maitre" (entendez par là le mystérieux Fulcanelli, dont il fut bien sûr le seul disciple…). Ce mensonge s'intègre dans une longue mystification que Canseliet a entretenue pour créer la légende d'une confrérie alchimique secrète (et criminelle au besoin donc) dont seul Canseliet lui-même connait le détail, et qui transmet, par la seule voie de maitre à disciple, la recette secrète de la Pierre Philosophale. Le résultat de ce mythe est que les alchimistes français au XX°s. n'ont pas été très épanouis…

    Ah oui, j'oubliais un joli détail. Il y a dans les Voyages d'Irène une femme mystérieuse et sage, un genre de Sainte Vierge initiatrice ou consolatrice selon le cas. Elle se nomme Grâce (naturellement) et a une beauté insondable… C'est une femme voilée

    Voilà, je voulais juste rappeler l'histoire des deux femmes qui ont participé (et qui participe encore pour Viviane) à l'aventure alchimique en France. Ce sont deux femmes novatrices et libératrices. Deux femmes différentes qui nous offrent une sensibilité et une façon d'être alchimiste très féminine, qui nous manque souvent dans le milieu… La bienveillance et l'attention aux états psychologiques qui président à l'initiation avec Irène, et l'art de guérir dans la nature et le monde végétal avec Viviane : voila ce qui a tellement manqué aux alchimistes français au XX° siècle.

    J'aurais aimé développer un peu plus, mais il se fait tard maintenant, et j'ai une monstre vaisselle à faire avant que n'arrive la smala, alors…

    Matthieu Frécon 8/11/16

     

    Irene et viviane


    Les élixirs de Viviane par Viviane le Moullec, éditions du Dauphin.

    Voyages en Kaléidoscope par Irène Hillel-Erlanger, éditions Georges Crès 1919, réédité en 1977 (La Tourbe) préface de Jean Laplace, 1984 (la Table d'Émeraude) préface de A Coïa-Gatié, 1996 (Allia) préface de Jacques Simonelli.

    (1) Tristan Tzara, comme plusieurs de ses compagnons, était un immense spécialiste de la cryptographie dans la poésie de Villon ou de Rabelais. Le dernier des 6 volumes de ses œuvres complètes chez Gallimard est entièrement consacrée au décryptage de leurs codes… Ces révolutionnaires de la plume avaient une très très sérieuse culture de la langue française qu'ils pouvaient partager avec des auteurs comme Grasset d'Orcet ou "Fulcanelli", histoire de rappeler en passant l'ambiance littéraire de l'époque…